De la genèse du FLN

Une vision révolutionnaire du mouvement national


 


En même temps qu'il déclenchait la lutte de libération nationale le 1er novembre 1954, le FLN bouleversa les données du nationalisme algérien. Les partis politiques furent, chacun, mis devant leurs responsabilités. Qu'est-ce qui fait que le FLN ait pu agir de la sorte avec le succès que l'on sait? La détermination de ses militants bien sûr, mais aussi, et surtout, sa vision révolutionnaire du Mouvement National. Cependant, pour en arriver là, il fallait bien le temps de la maturation, commencé, sans aucun doute, dès 1947 avec la création au sein du PPA-MTLD de l'Organisation Spéciale (l'OS). Même si tous les acteurs et les rares historiens, qui se sont penchés sur cette question, demeurent prudents dans leur interprétation des faits et des liens de causalité qui existent entre eux, la présomption est grande que l'ancêtre du FLN est l'OS. Ce que l'on peut affirmer c'est que le processus, qui a abouti à la création du Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action (CRUA), du FLN en 1954 puis du déclenchement de la lutte de libération nationale, trouve son point de départ dans la création de l'OS en 1947, dans la mesure où c'est cette dernière qui avait posé le principe de la lutte armée comme moyen d'accéder à l'indépendance nationale.

Ainsi, lorsque, au mois de février 1947, quelques militants du MTLD, au premier rang desquels figure Mohamed Belouizdad qui se trouve honoré aujourd'hui par une grande artère de la capitale qui porte son nom, décidèrent de créer l'Organisation Spéciale, rares étaient ceux qui auraient parié que cet événement constituait le prélude à un bouleversement complet du mouvement national algérien.

C'est vrai que le contexte, qui prévalait en cet hiver 1947 n'etait guère favorable. Le pays etait encore sous le choc des massacres de 1945 où le pouvoir colonial avait montré qu'il ne reculerait devant rien pour maintenir sa domination, y compris en utilisant toute sa puissance de feu avec les méthodes les plus barbares. Aucune perspective ne se dessinait d'autant que la police française lançait une offensive d'envergure contre les militants de la cause nationale, en même temps que le lobby colonial, partisan farouche du statu quo, s'opposait à toute forme d'évolution aussi minime soit-elle. Le statut de 1947, qui ne contenait pourtant aucune réponse sérieuse aux revendications nationalistes, etait cloué au pilori par les extrémistes français d'Algérie, dominateurs et sûrs d'eux-mêmes.

Par ailleurs, le mouvement national avait comme sombré dans une léthargie dont on n'entrevoyait pas l'issue. Le MTLD succèda au PPA interdit dès 1939 sans que les militants, regroupés au sein des Amis du Manifeste Algérien (AMA), aient eu vraiment le temps d'agir; la tourmente de 1945 ayant eu pour conséquence l'interdiction de leur mouvement.

Mais le MTLD était handicapé. Il souffrait du complexe du chef qui permit à Messali Hadj d'exercer un pouvoir omnipotent sur les structures, sur les hommes, sur les idées… Il est certain qu'à l'époque Messali Hadj disposait de l'expérience acquise depuis l'Etoile Nord Africaine et qu'il exerçait un charisme certain sur son entourage et sur les foules. Cela avait fini par anesthésier le parti, incapable du moindre élan, et encore moins d'action en dehors de ce que pouvait penser ou décider le Zaïm…

L'impasse de 1947

Cette situation avait fini par frustrer beaucoup de militants et priver le MTLD, qui était le seul parti à revendiquer clairement l'indépendance nationale, de ressort; ce qui eut pour effet de lui boucher toute perspective d'évolution. Bien plus grave, à l'instar de l'UDMA et de l'Association des Oulémas, le MTLD s'est laissé entraîner dans le jeu des élections organisées et contrôlées par le pouvoir colonial. Cette attitude constituait, aux yeux de certains militants, une impasse, voire même une déviation pour le mouvement national d'autant plus que se faisaient déjà sentir de façon diffuse les prémisses d'un malaise au sein des organes dirigeants du parti.

C'est sur cette toile de fond et sans doute pour sortir de l'impasse dans laquelle se débattait le mouvement national que fut créée l'OS. Certes, cette organisation faisait partie intégrante du MTLD dont elle dépendait, mais elle avait dès le début vocation à s'en distinguer aussi bien en raison des exigences de la clandestinité que des méthodes et moyens d'action. Il s'avéra très vite que l'OS était opposée à l'immobilisme du mouvement national. Les membres, rigoureusement sélectionnés et formés aux méthodes militaires, ont fini peu à peu par prendre conscience de leur force au sein même de l'appareil du parti.

C'est sans doute pour cette raison que l'OS, premiers signes de l'autonomie, va choisir de se tenir soigneusement à l'écart des dissensions qui opposent, désormais au grand jour, les différents courants au sein du MTLD. Lassé par le pouvoir omnipotent de Messali, le Comité Central du parti a entrepris de contester de plus en plus les méthodes du Zaïm. Le conflit, larvé, génère un malaise de plus en plus profond jusqu'à exaspérer des militants en proie au découragement. L'énergie qui devait servir la cause nationale était dévoyée au profit de luttes internes qui ont fini par sceller le destin du parti.

La clandestinité totale

Mais l'OS, disposant désormais d'une certaine expérience, comprenant mieux les raisons profondes de la dérive du mouvement national, maîtrisant mieux la dialectique de lutte face au colonialisme et muni de capacités opérationnelles plus adéquates, considèrait que le véritable enjeu se situait au niveau de la lutte armée, dans ses modalités de mise en œuvre, comme rupture fondamentale avec le colonialisme. Après les graves évènements de 1950 où la police découvrit de nombreux réseaux de l'OS et procéda à d'importantes arrestations de militants tout en contraignant d'autres à la clandestinité la plus totale, de nombreux responsables se réfugièrent dans les maquis. En 1952, l'OS, qui n'a plus de responsable attitré comme Aït Ahmed en 1948/49 et Ben Bella en 1950, se réunissait à Alger.

La réunion etait déjà en soi une manifestation d'autonomie par rapport aux organes dirigeants du MTLD. L'OS rappela que seule la lutte armée était en mesure de constituer une alternative à l'impasse dans laquelle se trouvait le mouvement national.

Dans ce but, le groupe dit des "cinq" décida de créer le CRUA, un sigle qui, en soi, était déjà tout un programme. C'était chose faite, en mars 1954, au cours d'une réunion secrète, dite "des 22", tenue à El Madania (ex-Clos Salembier- Alger). A l'issue d'un vote, les cinq ont été confirmés dans leur fonction de dirigeants et Mohamed Boudiaf fut choisi, parmi eux, comme coordinateur.

Le déclenchement de la lutte armée

Le CRUA était en mesure, dès lors, d'engager le processus qui devait mener au déclenchement de la lutte armée. Contacté, Krim Belkacem, dans les maquis depuis 1947, rejoignit le mouvement, faisant passer le groupe des cinq à six. Chacun de ceux-ci se voyait confier la responsabilité d'une zone. Le découpage en retenait cinq: Rabah Bitat (l'Algérois), Didouche Mourad (Nord Constantinois), Krim Belkacem (la Kabylie), Larbi Ben M'hidi (l'Oranais) et Mostefa Ben Boulaid (les Aurès) et Mohamed Boudiaf, pour sa part, fut chargé de rendre publiques, à l'étranger, les actions et la proclamation de la lutte armée pour l'indépendance.

Lorsque les six se réunirent le 23 octobre 1954 à la Pointe pescade à Alger, au domicile de Mourad Bouchecoura, on était à une semaine du 1er novembre. Le FLN était né. C'était désormais ce sigle qui allait s'imposer à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Pour l'Algérie, sous la conduite du FLN, c'était l'aube de la liberté qui se levait.