Propos recueillis par Abdeslam Faïd, le 25 octobre 1999
Actualité de l'Emigration: Monsieur Mohamed Arezki AIT OUAZZOU, en votre qualité de président de l'UAFE mais aussi en tant que membre du Comité central du FLN, quelle analyse faites-vous, aujourd'hui, de la situation qui prévaut au sein de la communauté algérienne émigrée?
La vie de la communauté algérienne à l'étranger a été rythmée par les évolutions de l'Algérie durant cette dernière décennie. Notre communauté demeure très attachée à ses racines, son pays et son peuple, dont elle est partie intégrante. Elle n'a donc pas échappé à la grave crise que traverse l'Algérie.
Aujourd'hui, le constat sommaire que nous pouvons dresser est que notre émigration, essentiellement familiale, est installée durablement dans le pays d'accueil. Si l'on peut noter que la première génération est en voie d'extinction, du fait de l'âge, en revanche, un nouvel apport de primo migrants s'est produit à la faveur de la crise que vit le pays. L'importance numérique de sa jeunesse en fait une communauté dynamique, tant sur le plan démographique que sur le plan de son insertion dans la société d'accueil. Même si une majorité de jeunes éprouvent des difficultés, essentiellement liées à des problèmes de scolarité, de formation, de chômage dont ils sont souvent les premières victimes, on peut remarquer que des jeunes, de plus en plus nombreux, réussissent dans tous les secteurs de la vie économique et sociale.
Il faut se féliciter, par ailleurs, de l'existence d'un mouvement associatif dense et diversifié. Cependant, ce mouvement reste fragile par manque d'expérience. Beaucoup d'associations se créent, rares sont celles qui durent dans le temps, plus souvent elles disparaissent au bout de la première année d'activité.
Les quelques associations, suffisamment solides, font ce qu'elles peuvent pour répondre aux besoins de la communauté, mais cela reste largement insuffisant. Depuis les changements institutionnels intervenus en 1989, avec la séparation du parti (le FLN) et de l'Etat, il existe un vide énorme tant du point de vue de la prise en charge politique que de celui de l'organisation de la communauté.
AE: Pourtant, il y a eu les assises de l'émigration organisées, à Alger, en 1995…
Oui, bien sûr, je profite de cette occasion pour vous rappeler que nous sommes les premiers, à l'Amicale, à avoir demandé la tenue de telles assises lors de notre assemblée générale tenue en mai 1993. Dès que nous avons appris leur tenue, par voie de presse, nous avons saisi les autorités chargées de leur organisation, pour insister sur la nécessité de les préparer en toute transparence avec l'ensemble du mouvement associatif. Mais, malheureusement, la préparation de ces assises n'a pas été à la hauteur des exigences de la nouvelle situation née des changements institutionnels et de l'attente de la communauté nationale établie à l'étranger.
C'est, aujourd'hui, un échec patent. Le CPCS (Conseil Provisoire de Coordination et de Suivi) issu de ces assises, n'a plus aucune existence.
En fait, les changements institutionnels n'ont pas été accompagnés de réformes des organismes algériens chargés de la gestion de la communauté à l'étranger. Le fonctionnement administratif de ces organismes est encore très fortement marqué par des schémas conceptuels qui ne répondent plus à l'évolution des mœurs sociales et politiques induites par ces changements et, ce, quelle que soit la bonne volonté de ceux, par ailleurs, chargés de gérer cette situation.
AE: Justement, quel a été le parcours de l'Amicale durant cette période?
La séparation des prérogatives du parti et de l'Etat, l'ouverture du champ politique et associatif sont des conséquences directes de la Constitution de février 1989. L'Amicale, libre de toute tutelle, a subi, elle aussi, des bouleversements dans son organisation, son fonctionnement et ses moyens. A partir de la fin de l'année 1990, l'Amicale des Algériens en Europe, qui ne reçoit plus aucune subvention de l'Etat, a du se séparer de tout son encadrement permanent, en respectant la dignité de tous ceux qui ont servi dans cette Organisation.
Dès lors, à l'image du FLN en Algérie, l'Amicale a connu des problèmes internes; d'autant plus qu'à l'étranger, on ne voyait pas d'un mauvais œil la perspective de son implosion, voire de sa disparition. Malgré un environnement hostile, entretenu par ceux qui n'avaient plus la lucidité de différencier l'essentiel de l'accessoire, l'Amicale a procédé, en son sein, aux changements qu'exigeait la situation nouvelle.
Fonctionnant avec ses ressources propres, elle a fait appel, exclusivement, au bénévolat de ces militants et transformé sa structure pyramidale et centralisée en une union d'associations à travers la France et l'Europe. Cette forme d'organisation répond, le mieux, au nouveau contexte politique et social: elle conjugue la liberté d'association avec le nécessaire rassemblement des énergies pour la défense des intérêts de la communauté.
Nous pouvons dire que tant par ses activités, par son volume d'adhérents, que par la tenue régulière de ses assemblées, l'Amicale, devenue, lors de son Assemblée Générale de mai 1996, l'Union des Algériens en France et en Europe (UAFE), demeure la principale Organisation au sein de la communauté. Enfin, faut-il rappeler que notre association a été, de tout temps, présente sur le terrain et plus particulièrement à l'occasion des grandes échéances qu'a vécues le pays.
AE: Le président Liamine Zéroual, dans son programme politique, avait annoncé la création d'un conseil de l'émigration et la représentation de la communauté à l'Assemblée Populaire Nationale. Qu'en est-il aujourd'hui?
Oui, nous avions salué cette approche comme positive. Seulement, dans la pratique, nous sommes au regret de constater, aujourd'hui, que, lors de réunions avec notre communauté, nos ressortissants ne manquent pas de souligner l'absence, sur le terrain, de leurs représentants à l'APN. De ce fait, ces élus ne sont pas toujours à l'écoute des préoccupations de notre communauté pour porter à la connaissance des autorités compétentes les réalités que vivent les Algériens établis à l'étranger.
AE: Et la création du Conseil National?
Pour le Conseil, rien, à ce jour, n'a été fait si ce n'est l'épisode du CPCS. Cette expérience doit permettre d'éviter, à l'avenir, le renouvellement d'erreurs fatales. Pour notre part, bien avant les assises de l'émigration, nous avions fait des propositions écrites, présentées en leur temps aux autorités, pour l'institutionnalisation d'un Conseil de la Communauté Nationale à l'Etranger.
AE: Qu'entendez-vous par institutionnalisation?
Nous ne voulons pas que les erreurs, évoquées plus haut, soient réitérées. A notre avis, il ne s'agit pas de réunir, une fois de plus, quelque cinq cent ressortissants, venus des quatre coins du monde, à Alger, pour la mise en place d'un organisme qui ne répondrait ni aux exigences du pays ni aux attentes de la communauté. Notre approche est celle qui consiste à institutionnaliser, par les plus hautes autorités de l'Etat, un Conseil National pour la communauté établie à l'étranger, doté de larges prérogatives pour tout ce qui concerne la politique qu'entend mener l'Algérie à l'égard de sa communauté nationale résidente à l'étranger.
Ce Conseil, pour répondre à la situation de l'heure et celles à venir, devrait regrouper en son sein les représentants du mouvement associatif de la communauté à l'étranger, dans toute sa diversité et sa pluralité, les représentants des organes exécutifs de l'Etat, ayant des compétences en matière d'émigration, et enfin, les représentants du Parlement. Quant à l'organisation de la communauté dans les pays d'accueil, elle doit nécessairement tenir compte des législations de ces pays. Enfin, à travers ses différentes institutions, l'Algérie doit encourager le développement du mouvement associatif de la communauté et concourir à son rassemblement dans un cadre fédérateur, ouvert et démocratique.
AE: Nous ne pouvons pas conclure cet entretien sans aborder l'actualité nationale. Quel regard portez-vous sur les changements intervenus au sommet de l'Etat?
En ce qui nous concerne, nous avons été parmi les premiers à soutenir la candidature de Monsieur Abdelaziz Bouteflika. A cet égard, il n'y qu'à se rappeler notre intervention lors du débat organisé par Radio Maghreb, le 5 février 1999, où je disais clairement que M.A. Bouteflika était, à notre sens, l'homme d'Etat qui réunissait les qualités pour entreprendre une politique apte à sortir le pays de la grave crise qu'il traverse depuis une décennie. Et nous avions souligné que la priorité des priorités était le rétablissement de la paix et la réconciliation nationale.
Nous nous félicitons, aujourd'hui, du fait qu'en un temps record, le Président de la République ait engagé le pays sur la voie de la paix et de la stabilité. Lors du référendum du 16 septembre, en même temps qu'il s'est prononcé massivement pour la paix et la concorde civile, le peuple a donné au Chef de l'Etat les moyens de mener à bien le programme politique sur la base duquel il a été élu. Nous constatons avec satisfaction, à présent, que ceux qui critiquaient, hier, avec virulence le programme du candidat Abdelaziz Bouteflika, en le qualifiant de populiste et de retour en arrière, lui découvrent, aujourd'hui, toutes les vertus de la modernité et du progrès.
AE: Certains se plaignent de voir le Président de la République accaparer la scène politique et médiatique…
Pour notre part, nous avons tenu à dire, lors de la campagne électorale pour les présidentielles que, précisément, le pays avait souffert terriblement de l'absence d'un discours politique au sommet de l'Etat, depuis presque deux décennies. Il faut rendre hommage au Président de la République d'avoir, en quelques mois, non seulement réhabilité le discours politique, mais aussi brisé des tabous, tant sur le plan national qu'international, qui avaient fini par scléroser l'action publique et priver l'Algérie de la place qui est la sienne sur l'échiquier international. Ce que tout observateur honnête ne pourra nier est que le peuple, dans son écrasante majorité, approuve un discours dans lequel il se reconnaît et qui lui donne l'espoir du renouveau national.
AE: Quels sont, selon vous, les enjeux qui président aux débats actuels qui agitent la scène politique et médiatique?
Les débats qui agitent la scène médiatique nous montrent que, parmi ceux qui ont soutenu la candidature de Monsieur Abdelaziz Bouteflika, certains avaient le vain espoir de préserver des situations acquises, dans les conditions que tout le monde sait, avec des intérêts et des privilèges qui jurent avec la situation dramatique que vit l'immense majorité des algériens. D'ailleurs, la crise a profité à une minorité aux dépens de la société, mettant en danger l'unité du corps social, provoquant dans son sillage l'implosion et la paupérisation de la classe moyenne, couche sociale nécessaire à l'équilibre et à la stabilité du pays.
On assiste à une levée de boucliers de ceux qui prétendent que l'Algérie est menacée d'occidentalisation. Alors, on essaie de mobiliser, par des méthodes éculées, le sentiment d'attachement du peuple algérien à ses racines civilisationnelles à travers la défense de la langue nationale, subitement menacée. Ne nous y trompons pas, l'enjeu n'est pas un conflit entre notre civilisation et celle des autres, mais bien entre ceux qui veulent construire une société moderne, de paix, de sécurité et de justice sociale, dans l'authenticité de notre personnalité, et ceux qui veulent mener des combats d'arrière garde où la régression le dispute à l'obscurantisme.
AE: En conclusion, que voudriez-vous ajouter à l'occasion de l'anniversaire du 1er novembre ?
Mes pensées vont en premier lieu à tous les martyrs de la Guerre de libération, et je saisis cette occasion pour rendre un hommage particulier à tous les citoyens français qui, en soutenant notre combat pour la liberté, au travers des réseaux de soutien au FLN, ont reconnu l'universalité de notre cause. Un nombre important d'entre eux nous ont quittés, leur combat, à nos côtés, a permis de sauver l'honneur du peuple français en soutenant un peuple opprimé par le colonialisme et ses serviteurs zélés.
D'ailleurs, à l'origine même du combat libérateur qui a amené l'indépendance de l'Algérie, et contrairement à certaines voix confusionnistes qui ont contribué à pervertir les idéaux de Novembre, idéaux universels qui ont inspiré les mouvements de libération en Afrique et dans le reste du monde, le FLN prônait dans ses fondements idéologiques la lutte contre toute forme d'exclusion liée à la race, aux croyances religieuses ou à l'appartenance sociale, pour créer une République Algérienne démocratique où tous ses citoyens trouveraient leur place dans la fraternité qui sied à des hommes et des femmes libres.
L'esprit de Novembre est la source d'inspiration intarissable dans laquelle les générations futures puiseront les valeurs à même de leur éviter, à jamais, les errements et les aventures fatales pour l'avenir du peuple algérien.
Propos recueillis par Abdeslam Faïd, le 25 octobre 1999