Mettre un terme à une décennie
de crise

Après l'exposé effectué par le président de l'UAFE en ouverture des travaux de l'assemblée générale,  s'est engagé un long débat dont nous retraçons ici le déroulement. Synthèse des réponses apportées par M. M.-A. Aït Ouazzou aux différentes questions abordées. 

Cette assemblée générale a une grande signification car nous avons tenu à la faire coïncider avec la commémoration du 40e anniversaire des manifestations du 17 octobre 1961, pour débattre des problèmes que rencontre notre communauté et des perspectives futures de son organisation . Telle est notre manière de rendre hommage aux victimes du crime d’Etat perpétré ce jour-là contre nos compatriotes. Honorer la mémoire des victimes du 17 octobre, c’est nous rappeler aussi à nos devoirs pour servir notre communauté et la préserver des atteintes à une liberté et une dignité chèrement acquises. Les objectifs de notre association demeurent la défense des intérêts matériels et moraux de la communauté et, à ce titre, nous portons une attention toute particulière aux problèmes auxquels sont confrontés les jeunes dans la société française. 

Les problèmes auxquels sont confrontés
les jeunes issus de l’émigration

Le chômage
Les problèmes sont identifiés. Un taux de chômage qui dépasse les 20 %. Il représente plus du double du taux de chômage au niveau national en France. Avec un tel taux, les jeunes issus de l’émigration sont les premiers touchés. Reclus dans des cités ghetto, portant les stigmates de l’échec et de la dévalorisation induits par l’inactivité, beaucoup d’entre eux se trouvent très tôt exclus d’un système éducatif frileux qui reproduit mécaniquement les inégalités d’une société à multiples vitesses, où le coût de la scolarité a érigé la condition sociale au rang de critère sélectif d’accès à la connaissance, quand ce n’est pas l’origine ethnique qui dresse les barrières insidieuses de la discrimination raciale.
Les politiques de formation et les mesures prises en termes d’insertion professionnelle demeurent vaines tant que, pour ces jeunes, elles ne s’inscrivent pas franchement dans la perspective du développement technologique, et tant que les pouvoirs publics n’auront pas la ferme volonté de changer radicalement leur environnement déserté par les services publics et les infrastructures  sociales, culturelles et de loisirs. Vivant dans une précarité sociale de plus en plus difficile à supporter, ces jeunes s’estiment exclus de manière injuste et réclament plus d’équité et de justice sociale.

L'insécurité et la justice
On parle beaucoup de l’insécurité dans les banlieues en montrant du doigt les jeunes issus de l’émigration, on oublie souvent de dire qu’ils en sont les premières victimes. A la veille des échéances électorales présidentielles et législatives, il semblerait que la question sécuritaire constituera un des principaux thèmes de campagne.
On parle dans les banlieues de zones de non-droit. Mais on peut se poser la question. Sans reprendre ici le détail des agressions et des actes à caractère raciste dont a été victime la communauté maghrébine de manière générale ces dernières années, un certain nombre de procès ont été traités dernièrement par la justice et d’autres sont en cours.
Les médias ont rapporté les circonstances de la mort par une balle tirée dans la nuque du jeune Bouzena AbdelKader à Damarie-les Lys. Le policier qui l’a tué est libre et prétend qu’il était en état de légitime défense… [L’expertise balistique a démontré le contraire.  Le 20 décembre 2001, le meurtrier a bénéficié d’un non-lieu, Ndlr.] Alors quand on parle de zone de non-droit, il faut poser le problème de la justice. Les jeunes issus de l’émigration vivent cette situation comme anormale et se sentent légitimement victimes d’une justice à double vitesse.
On peut citer d’autres cas où des jeunes sont emprisonnés, condamnés à des peines sans commune mesure avec les délits qu’ils ont commis. Personnellement j’ai eu connaissance, pas plus tard qu’hier soir [19 octobre 2001, Ndlr], du cas d’un jeune de Creil qui a été condamné à une très lourde peine pour des faits qui sont loin de mériter un tel sort alors que ses coaccusés confondus pour les mêmes faits ont obtenu des peines légères. On constate qu’il y a une justice pour les uns et une justice pour les autres, telle la double-peine qui frappe aveuglément des pères de famille et des jeunes issus de l’émigration.

L’érosion de l’autorité parentale
Il est trop facile d’accuser les parents et rejeter sur eux la responsabilité de tout ce qui se passe dans les cités. Il ne s’agit pas de nier qu’ils ont une certaine responsabilité, mais on ne se pose pas la question des difficultés qu’ont rencontrées ces parents. Car il ne suffit pas de constater les effets, encore faut-il s’intéresser aux causes. Quand on vit dans une cité ghetto, minée par le chômage et un échec scolaire endémique, l’horizon bouché, il ne faut pas s’étonner de voir des jeunes livrés à eux-mêmes. Qui est responsable de cette situation ? C’est en premier lieu la société qui est responsable de cet état de fait.

Le couvre-feu imposé par certaines municipalités aux enfants mineurs
Nous considérons que c’est une mesure discriminatoire. Car lorsqu’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que cette mesure s’applique en fait exclusivement à des quartiers où vivent essentiellement des familles immigrées. C’est clairement une mesure discriminatoire. Bien sûr que nous sommes d’accord pour dire que les enfants en bas-âge ne doivent pas rester dehors à des heures tardives, mais encore une fois, il faut se pencher sur les difficultés que vivent ces familles. Si l’on ne s’attaque pas aux causes qui sont à la source de ses problèmes pour apporter des solutions à la mal-vie dans les cités, la situation continuera à se dégrader et multiplier les fausses solutions n’y changera rien, car cela ne résout rien. Quant au couvre-feu, la répression est toujours l’aveu d’un échec. Celui de la politique dite « d’intégration » telle qu’elle a été menée ces deux dernières décennies.

« Les jeunes refusent de s’intégrer à la société »
Bien sûr on peut toujours dire des tas de choses, particulièrement à la veille d’échéances électorales. Il faut au contraire se poser la question de la pertinence de la démarche adoptée jusqu’à présent en matière d’immigration, et se demander si la politique suivie par les pouvoirs publics vis-à-vis des jeunes issus de l’émigration n’a pas failli. Pour notre part, nous pensons qu’une véritable politique doit s’attaquer aux problèmes qui sont à la base de la crise dite « d’intégration » que nous observons.
Les problèmes du chômage, de l’éducation et de la formation, du logement, de la citoyenneté et du racisme quotidien dont les jeunes sont les premières victimes. Tandis que les autres segments de la société sont invités à percevoir leur quote-part des fruits de la croissance, les populations issues de l’émigration sont victimes de suspicions et de rejet. Elles récoltent souvent les mesures répressives.

Les Maghrébins, principales victimes du racisme
La Commission nationale consultative des droits de l’homme a fait état de sondages montrant que 92 % des personnes interrogées pensent que le racisme est une chose répandue en France. 77 % d’entre eux pensent que les Maghrébins en sont les principales victimes. Effectivement, les jeunes issus de l’émigration, particulièrement, subissent un racisme au quotidien, racisme à l’embauche, inégalité devant la justice. Dans les cités il faut examiner aussi comment se comportent les forces de sécurité avec ces jeunes. Ceux-ci sont effectivement, comme nous le constatons, et personne ne peut le nier, victimes de pratiques racistes. Certes le travail des corps de sécurité ne s’effectue pas toujours dans les meilleures conditions, mais c’est aussi de leur responsabilité d’agir de façon appropriée avec ces jeunes en ayant recours constamment aux instruments du dialogue et de la médiation sociale.

La démocratie représentative et participative
Si les pouvoirs publics veulent réduire la fracture qui a lézardé le corps social de part en part et renouer les fils avec une société plus égalitaire, les portes de la démocratie représentative et participative ne peuvent pas rester résolument fermées aux jeunes issus de l’émigration et à leurs parents. Alors que ceux-là, pourtant citoyens à part entière, ont le sentiment d’être rejetés du seul fait de leur origine, ceux-ci attendent toujours la concrétisation des promesses leur ouvrant l’accès aux élections locales. Il y a là des problèmes que les pouvoirs publics ne peuvent occulter s’ils veulent une intégration réelle et harmonieuse de ces populations au sein de la société.
Bien entendu, on nous rappelle souvent qu’il y a déjà un certain nombre de conseillers municipaux issus de l’émigration, mais en réalité on s’aperçoit qu’ils sont une infime minorité. Et qui plus est, ils sont inexistants dans les institutions supérieures, que ce soit dans les conseils généraux et régionaux qu’au niveau du Parlement. Les prochaines échéances électorales peuvent être l’occasion de leur ouvrir plus franchement l’accès à la Représentation nationale que mérite le poids de plus en plus important qu’ils occupent au sein de la société.
 

La communauté et les relations
entre la France et l'Algérie

La révision des accords franco-algériens de 1968
intervenue en juillet 2001
La loi Resada adoptée en 1998 donnait de nouveaux droits aux étrangers résidents en France mais excluait les Algériens de son champs d’application. Il devenait nécessaire alors de revoir les accords de 1968 qui définissent le cadre législatif et réglementaire s’appliquant au séjour et à la circulation des ressortissants algériens en France. C’est ainsi qu’en juillet 2001 un avenant à ces accords a été signé entre les deux gouvernements pour permettre aux ressortissants algériens régulièrement établis en France de bénéficier des avancées de la loi Resada. Or, les services préfectoraux affichent dans leurs locaux que l’accord en question n’est pas encore applicable car aucune date n’est encore fixée pour sa ratification, préalable indispensable à sa mise en œuvre. Ainsi, malgré cet accord les Algériens sont toujours régis par un cadre juridique pénalisant par rapport au régime de droit commun applicable aux autres étrangers, en attendant une hypothétique ratification.
Aux côtés de la communauté légalement établie, un grand nombre de nos ressortissants, particulièrement des jeunes, sont entrés en France au cours de cette dernière décennie et se trouvent en situation irrégulière. Pour certains d’entre eux, même lorsqu’ils sont mariés avec des ressortissants français, tout est mis en œuvre pour refuser leur régularisation. Alors beaucoup fondent tous leurs espoirs sur l’asile territorial. Mais ce statut, qui certes leur permet provisoirement de séjourner, leur interdit par contre d’exercer une activité salariée. Ne pouvant avoir de revenus légaux, victimes des filières de travail clandestin et du marché noir, sans aucun droit à la protection sociale et au logement, ils attendent souvent plusieurs années une régularisation qui sera refusée pour plus de 95 % d’entre eux.
Les pouvoirs publics du pays d’accueil ont la responsabilité de trouver une solution humaine à cette situation qui ne fait que davantage déstabiliser une communauté déjà aux prises avec de multiples problèmes. Les autorités algériennes ne peuvent indéfiniment ignorer les graves difficultés que rencontrent leurs ressortissants. C’est de leur devoir de leur apporter aide et protection.
 

Le match de football France-Algérie
Ce match était important, puisque c’était la première rencontre officielle entre les deux équipes fanions depuis l’indépendance de l’Algérie. En ce qui concerne la réaction des jeunes ayant sifflé La Marseillaise, nous pensons que cela n’était pas significatif d’un rejet. C’est une façon d’exprimer leur malaise, la mal-vie, la situation injuste qu’ils vivent dans la société. Ils ont saisi l’occasion de ce match ultramédiatisé pour se faire entendre. Peut-être était-ce une mauvaise façon de le faire, mais on ne peut pas dire que cela fut prémédité, les jeunes ont des réactions spontanées.
Mais il y a également un autre aspect dont il faut tenir compte. Ces jeunes sont pour la plupart nés en France et dont les parents, voire un des parents, sont issus de l’émigration algérienne. C’est une manière de dire : « Nous sommes français, mais nous restons attachés à nos origines. » Il faut dire aussi que ces jeunes, qui ont porté l’équipe de France pendant sa campagne mondiale de 1998, ont cette fois préféré soutenir l’équipe qui était plus faible face à la suprématie du champion du monde. C’est là aussi une caractéristique de la personnalité algérienne de prendre le parti du faible face à l’hégémonie du puissant. Sans vouloir trouver des justifications à cet événement, cette histoire se résume finalement à soutenir le faible face au puissant.

Le débat sur l'histoire de la guerre d'Algérie
L’irruption de l’Histoire, celle de la guerre d’Algérie, a montré comment, malgré la chape de plomb sur ce qu’ont subi les Algériens pendant leur lutte pour l’indépendance, les jeunes issus de l’émigration restent attachés à l’histoire de leurs pères et grands-pères qu’ils découvrent à mesure que les langues se délient. Alors même qu’une majorité de l’opinion voudrait que l’Etat français reconnaisse solennellement ses responsabilités lors de cette guerre et est favorable au jugement des responsables de crimes contre l’humanité, les plus hautes autorités de l’Etat ont adressé une fin de non-recevoir.
Les jeunes qui regardent ce débat sentent bien que la négation de cette histoire est l’un des principaux obstacles à leur intégration. Les multiples rejets dont beaucoup d’entre eux sont victimes aujourd’hui dans la société du seul fait de leur origine constituent malheureusement le lien de proximité avec la condition de leurs parents à qui on déniait le droit de vivre comme des êtres humains à l’égal des autres. Ne pas reconnaître les crimes commis contre leurs parents alors que ceux-ci luttaient pour se libérer de la domination coloniale, c’est leur nier le droit aujourd’hui d’accéder à une citoyenneté à part entière. Cela devient presque risible lorsque certains, probablement pour se dédouaner, laissent entendre que les combattants algériens n’étaient que des terroristes.
Les jeunes issus de l’émigration ne sont pas dupes de cette nouvelle escroquerie historique. Celle-ci consistant à mettre sur un pied d’égalité un mouvement de résistance qui combattait pour la liberté et l’indépendance d’un peuple en état de légitime défense et une armée d’occupation, soutenue par un Etat souverain et des institutions qui allaient mettre en œuvre une épouvantable machine de guerre pour massacrer à grande échelle. Massacres collectifs, exécutions sommaires, viols en masse, des centaines de milliers d’Algériens torturés, des centaines de milliers de veuves, d’orphelins et de mutilés de guerre, un pays ravagé par la politique de la terre brûlée, un peuple traumatisé pour longtemps. Il faut que soient reconnus les crimes qui ont été commis contre le peuple algérien pour instaurer des rapports durables, d’amitié et de coopération, entre la France et l’Algérie.

Les manifestations du 17 octobre 1961
Prenons par exemple la répression des manifestations du 17 octobre 1961. Nous tenons à saluer l’initiative courageuse de Monsieur Bertrand Delanoë, Maire de Paris, qui a apposé une plaque au Pont Saint-Michel à la mémoire des victimes de cette répression, reconnaissant ainsi que les Algériens qui ont manifesté ce jour-là ont été victimes d’une répression féroce orchestrée par les forces de police de la préfecture de Paris. Mais jusqu’à maintenant les plus hautes autorités de l’Etat ne se sont toujours pas résolues à reconnaître ce crime alors qu’il a été perpétré au vu et au su de tout le monde, notamment d’une population parisienne impassible pour ne pas dire complice de cette ratonnade à grande échelle qui a vu des dizaines de morts et de noyés, des milliers de blessés, plus de 14 000 interpellés conduits manu militari dans des centres d’internement comme au temps du gouvernement de Vichy avec les rafles de juifs. C’est un crime contre l’humanité, et il faut le reconnaître en tant que tel.
 

Le devoir de mémoire
C’est aussi dans ce climat qu’il faut, à notre avis, situer la réaction des jeunes au Stade de France, dix jours après que le président Chirac a rendu un hommage solennel aux harkis. Ceux-ci, alors que leur peuple résistait contre l’occupation et l’oppression coloniale, ont pris fait et cause pour l’occupant et pris part à la répression, à la torture et aux massacres collectifs perpétrés par l’armée française. C’est leur choix et l’histoire a enregistré qu’ils étaient de l’autre côté de la barrière. Quarante ans après la fin de la guerre d’Algérie, les autorités françaises découvrent soudain qu’ils sont des citoyens fidèles, c’est là leur problème. Mais  les pouvoirs publics ne peuvent occulter l’existence d’une forte communauté issue de l’émigration algérienne dont la majorité est aujourd’hui constituée de binationaux. Et les autorités politiques ne pourront pas éternellement contester cette vérité historique qui réclame la reconnaissance par l’Etat français de ses responsabilités dans l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Cette reconnaissance devient une nécessité pour rendre justice au peuple algérien et répondre favorablement au devoir de mémoire exprimé notamment par les jeunes issus de l’émigration.

Le débat en France sur la torture pendant la guerre d’Algérie
et le silence des responsables algériens
Effectivement, à partir du moment ou des dirigeants français sont intervenus de la manière que tout le monde sait, ce silence interpelle chacun d’entre nous. Les autorités algériennes concernées semblent vouloir laisser ce débat qui se déroule en France comme une affaire franco-française. Ils veulent en quelque sorte agir de façon sereine face à ce débat. Mais c’est une grave erreur, car lorsqu’on interpelle directement l’histoire de l’Algérie, l’histoire du combat du peuple algérien pour sa liberté et son indépendance, lorsqu’on assimile le FLN qui a dirigé la lutte du peuple algérien pour la libération nationale à une organisation terroriste, c’est là un débat qui concerne tous les Algériens et en premier lieu les dirigeants du pays.
Il y a là un silence, dirait-on, presque coupable. Alors on se pose la question : pourquoi ? D’ailleurs, la presse a soulevé cette question en relatant l’incompréhension de l’opinion face à une telle attitude. Certains commentateurs ont avancé l’idée que ce silence pouvait être interprété comme un aveu de culpabilité. Ils font même un parallèle entre la tragédie nationale qui a frappé notre pays et la Guerre de libération nationale : « Les responsables algériens observent le silence sur la torture pendant la guerre d’Algérie pour ne pas avoir à répondre des violences contre les civils qui leur sont reprochées dans la lutte contre le terrorisme au cours de ces dix dernières années. »

La réconciliation entre les peuples français et algérien
La réconciliation entre les deux peuples et les deux Etats doit passer par un débat clair et ouvert sur l’histoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie. L’Etat français doit reconnaître les crimes qui ont été perpétrés en son nom pendant cette période. A partir de là, les Algériens tourneront effectivement cette page commune de notre histoire, sans la déchirer. Laissant enfin la place à la coopération et à l’amitié entre nos deux peuples.
Le peuple algérien est un peuple qui regarde vers l’avenir. C’est un peuple qui a souffert de multiples violences, pendant la colonisation et au cours d’une guerre d’indépendance menée dans des conditions effroyables qui ont engendré de multiples crises depuis l’indépendance. En ce qui nous concerne, nous apportons une grande attention à la réconciliation entre les peuples français et algérien. Nous ne sommes ni des revanchards ni des nostalgiques du passé. Mais si nous voulons établir des liens d’amitié et de confiance entre nos deux peuples, il faut mettre à plat cette page importante de notre histoire commune.

La fin de l’Amicale des Algériens en Europe
et l’émiettement du mouvement associatif

La question n’est pas nouvelle. C’est le problème en fait de la représentation de la communauté à l’étranger au sein des institutions algériennes depuis les changements intervenus en Algérie après la crise d’octobre 1988. Nous avons œuvré pour la redéfinition de cette représentation, qui a été assumée par l’Amicale des Algériens en Europe jusqu’à la fin de l’année 1990, et proposé la création d’un organisme institutionnalisé.
Malheureusement cela fait plus d’une décennie maintenant et rien n’a été fait. Et en guise de représentation, nous héritons d’un vide politique et organisationnel qui a laissé libre cours aux forces centrifuges qui agissent à l’atomisation de notre communauté et à l’émiettement de son mouvement associatif. Ces propositions ont été faites à tous les dirigeants qui se sont succédés depuis une décennie. Elles ont toujours été guidées par le même but : doter la communauté algérienne à l’étranger d’un cadre de représentation qui puisse agir dans la durée. Les enjeux en sont la défense de ses intérêts matériels et moraux, la préservation de sa personnalité culturelle ainsi que la prévention des problèmes auxquels elle pourrait être confrontée.

Les assises de l’émigration en 1995 à Alger
Le ministère des Affaires étrangères s’est finalement résolu à suivre nos recommandations sur la nécessité de favoriser un cadre de représentation à la communauté en organisant ces assises, mais nous ne nous reconnaissons pas du tout dans la démarche adoptée pour y parvenir. Ces assises se sont tenues en dépit du bon sens, en utilisant des méthodes bureaucratiques pour aboutir à la mise en place d’un organisme, le CPCS [Conseil provisoire de coordination et de suivi, Ndlr], dont l’échec est aujourd’hui patent. Nous avions, déjà à cette époque, interpellé les autorités de l’Etat sur des pratiques qui ne permettraient pas la mise en place d’un organisme crédible à même d’assurer la prise en charge des problèmes de la communauté. La situation à laquelle nous avons abouti nous donne malheureusement raison.

Processus engagé par les services du ministre
chargé de la communauté à l’étranger

Dernièrement, le ministre chargé de la communauté a souhaité me rencontrer et il m’a fait part en octobre 2001 de son projet d’organisation de la communauté à l’étranger. Il m’en a exposé les grandes lignes. Mais il était convenu qu’il y aurait un document de travail réalisé par ses services et qui serait transmis au mouvement associatif pour en prendre connaissance et engager un débat sur les voies et moyens de le mettre en œuvre. Pour notre part, j’ai tenu à affirmer au ministre notre disponibilité à participer à toute action des autorités de l’Etat visant à doter la communauté d’un organisme représentatif. Sa mise en place doit se faire de manière autonome et démocratique, et le travail d’organisation et de consultation doit s’effectuer en toute transparence avec la participation du mouvement associatif dans toute sa diversité pour ne pas reproduire les pratiques qui ont engendré l’échec des assises de 1995.
La démarche empruntée par les services consulaires pour enclencher ce processus ne répond apparemment pas aux conditions requises pour réussir une telle entreprise. Nous avons constaté par exemple que certaines associations n’y participent pas. Soit elles n’ont pas été sollicitées, soit elles n’ont pas répondu à l’invitation. Nous voudrions savoir sur quels critères a-t-on établi arbitrairement les notions de « société civile » par rapport au mouvement associatif pour imposer la parité dans les bureaux provisoires (conseils de circonscription), puisque la moitié des sièges ont été réservés à une catégorie nommée « société civile » et l’autre moitié au mouvement associatif. Pour notre part, nous ne connaissons pas d’autre société civile que celle qui est organisée librement au sein du mouvement associatif qui regroupe toutes les composantes de la communauté, hommes et femmes, ouvriers, employés, cadres et chefs d’entreprises, commerçants, professions intellectuelles et artistiques, etc.
Pour contourner cette question, au lieu de « société civile » on parle maintenant de « représentants des catégories socioprofessionnelles ». Les responsables des consulats réunissent arbitrairement un certain nombre limité de personnes de ces différentes catégories et leur demandent de désigner parmi eux leurs représentants. Voilà comment on aboutit à ériger un microcosme au rang de représentant de la moitié de la communauté. Tout cela dans l’opacité la plus totale. Pourtant rien n’empêche ces catégories de créer leurs propres associations. Ils participeraient ainsi à égalité avec les autres en fonction du poids réel qu’ils représentent au sein de la communauté. La démarche adoptée n’a rien de démocratique, elle en prend le chemin contraire.

La représentation de la communauté au Parlement
Avec les changements institutionnels intervenus en 1989 et la fin de la représentation officielle incarnée par l’Amicale des Algériens en Europe, nous avions été de ceux qui ont demandé une représentation directe de la communauté à l’APN [Assemblée populaire nationale, Ndlr]. C’est ainsi que Monsieur Liamine Zéroual, alors candidat aux élections présidentielles, se prononçait pour cette représentation qui est devenue effective aux élections législatives de 1997. Il s’était aussi déclaré favorable à la création d’un Conseil national de la communauté algérienne résidente à l’étranger.
Concernant les députés élus en France, à quelques mois de la fin de la législature, les Algériens de l’émigration constatent et dénoncent leur absence sur le terrain depuis leur élection. Ils n’ont même pas pu assumer un travail d’information, un rôle de relais entre l’institution parlementaire et le citoyen. Bien que ces députés ont une responsabilité individuelle dans cette situation, le ministre délégué chargée de la communauté à l’étranger a convenu que cette représentation n’a pas répondu aux attentes et que cela était peut-être dû à un manque de moyens. Pour notre part, nous considérons que les moyens matériels sont disponibles. Il y a en France dix-huit représentations consulaires et il était possible de donner les moyens nécessaires pour que les députés puissent effectuer leur travail dans des conditions normales.
La représentation à l'APN n’a pas répondu aux attentes des Algériens vivant à l’étranger, il n’est donc pas souhaitable de la renouveler. Aujourd’hui, le Parlement est composé de deux assemblées. Si l’on observe l’expérience d’autres pays, notamment européens à l’image de la France, la représentation des expatriés s’effectue par le biais de la deuxième chambre qui fait office de Sénat, en l’occurrence du Conseil de la Nation, avec lequel ne se pose plus le problème de la circonscription électorale à l’étranger. Ces sénateurs seraient soit élus par les représentants du mouvement associatif regroupés au sein d’un Conseil de la communauté à l’étranger, soit désignés au sein du tiers présidentiel.

Les droits des moudjahidine établis en Europe
Les moudjahidine résidents à l'étranger ne bénéficient pas de tous les droits qui leur sont reconnus par la loi. Citons par exemple la réduction sur les transports, contrairement à leurs compagnons en Algérie, ils sont exclus arbitrairement du bénéfice de cette disposition. La structure de l’ONM-Emigration mise en place en 1998 sur décision de la direction de l’Organisation nationale des moudjahidine a attiré l'attention des responsables du ministère des moudjahidine sur cette grave anomalie, mais la situation reste malheureusement inchangée.
Cette structure a enregistré et transmis à Alger des centaines de dossiers de reconnaisance. Mais ces dossiers restent bloqués et aucune suite n’a été donnée à ce jour. Cette situation est le résultat du disfonctionnmemnt des instances de l’ONM et des organes exécutifs chargés de la gestion des problèmes que rencontrent les moudjahidine. Par ailleurs, la direction de l’ONM et le ministère des Moudjahidine observent un silence total dans le débat sur la torture et l’histoire de la guerre d’Algérie. Même nos multiples interventions dans ce débat au nom de la structure ONM-Emigration ne trouvent aucun soutien de la part des instances de l’ONM en Algérie. Il est urgent d'apporter des réponses appropriées à toutes ces questions pour lesquelles nous sommes constamment interpellés par les moudjahidine établis en France.

Appel de l'assemblée générale
Cette année, l’assemblée générale de l’Union des Algériens en France et en Europe nous permet de commémorer ensemble le 40e anniversaire des manifestations de la communauté algérienne, le 17 octobre 1961, à Paris.
C'est pour nous l’occasion de rendre un vibrant hommage à la mémoire de nos sœurs et frères victimes de l’aveugle et brutale répression des forces de police et de leurs supplétifs. Le 17 octobre 1961 est aussi la Journée nationale de l’Emigration, proclammée par notre pays au lendemain de son indépendance, afin de perpétuer le devoir de mémoire et le souvenir de tous ces martyrs algériens tombés ce jour-là pour le droit à la liberté et à l’indépendance de l’Algérie.
L’assemblée générale a examiné les questions ayant trait aux conditions de vie et de séjour de notre communauté en France, plus particulièrement celles concernant les problèmes vécus par la jeunesse issue de l’émigration, ainsi que la situation qui prévaut dans notre pays, les relations entre la France et l’Algérie et le débat engagé en France sur l’histoire de la guerre d’Algérie.
L’UAFE reste aujourd'hui la seule organisation en France à  intervenir dans le débat pour éclairer l'opinion sur l'histoire de la Guerre de libération nationale. De fait, cette situation impose à notre association des responsabilités qu’elle ne peut assumer convenablement, faute de moyens matériels et de soutien de la part des autorités de notre pays.
L’assemblée générale appelle les autorités de notre pays à doter notre communauté d’un organisme institutionnalisé à même de prendre en charge ses problèmes, de défendre ses intérêts et, surtout, de mettre un terme à plus d’une décennie de tatonnements, de manipulations et de pratiques bureaucratiques qui ont contribué à faire émerger sur le devant de la scène de l’émigration toute une faune de parasites et d’aventuriers sans scrupules.
Notre appel s’adresse en premier lieu à Monsieur Abdelaziz Bouteflika, président de la République, en rappelant que nous avons été les premiers en France à soutenir sa candidature à la magistrature suprême lors des élections présidentielles du 15 avril 1999. Cette position nous confère le devoir de demander aux plus hautes autorités de notre pays davantage d’écoute et de considération à l’égard de la communauté algérienne établie en France, dont les traditions de patriotisme et d’attachement à son pays n’ont jamais été démenties tout au long de son histoire.


Déclaration finale de l'assemblée générale

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