La
communauté algérienne en France :
réalités et perspectves
En ouverture des travaux de l'assemblée générale, Mohamed Arezki Aït Ouazzou, président de l'UAFE, a fait une intervention où il a mis en exergue les principales préoccupations dee Algériens vivant à l'étranger. Texte intégral.
L’assemblée
générale de l’UAFE (Union des Algériens en France et en Europe) est
l’occasion de faire le point sur les actions qu’a menées notre association
et passer en revue la situation de notre communauté établie en France. Ainsi,
nous débattrons des principaux problèmes auxquels elle se trouve confrontée,
notamment la situation de la jeunesse issue de l’émigration, la question des
sans-papiers, les problèmes de droit et de justice tels que celui posé par la
double peine.
La situation de l'émigration
La
communauté algérienne
La communauté algérienne dont la présence en France remonte au début du
siècle dernier est constituée essentiellement de familles avec une forte
proportion de jeunes. Elle a contribué tout au long de son histoire à la
construction et à l’essor économique du pays d’accueil. Aujourd’hui, en
France et partout en Europe, la question de l’immigration est considérée
comme l’un des défis majeurs que l’Union européenne devra relever en ce début
de troisième millénaire. Tous les Etats qui s’appliquent à modifier leur législation
sur l’immigration, ou à en définir une, s’accordent cependant sur le
caractère structurel du phénomène. Si leurs politiques concordent sur le
chapitre sécuritaire, il n’en va pas de même quant aux modalités de l’intégration
de ces populations au sein des sociétés d’accueil.
A l’échelle européenne, les politiques menées à l’égard de
l’immigration sont marquées par de nombreuses incohérences. En France, à
titre d’exemple, l’action publique qu’alimente un discours prônant
l’intégration fondée sur l’égalité des citoyens au sein de la République,
et donc devant la loi, se trouve en réalité souvent contredite par un arsenal
répressif dont l’arbitraire est vécu par notre communauté avec un grand
sentiment d’injustice.
La
double peine
L’une des injustices les plus flagrantes est lorsqu’une personne commet un délit.
Si elle est de nationalité française, elle n’effectuera que la peine pour
laquelle elle a été condamnée ; alors que si elle est de nationalité étrangère,
elle peut faire l’objet d’une mesure d’expulsion du territoire, conséquence
du régime de la double peine. Dans ces conditions, expulser une telle personne,
c’est l’éloigner arbitrairement de sa famille, de ses enfants, tout
simplement parce qu’elle est de nationalité étrangère.
Ce qui tient davantage du châtiment que de la justice, dont le rôle, en pays démocratique,
est précisément de punir, et non de châtier. Un châtiment collectif, puisque
ce sont tous les membres de la famille qui sont touchés, avec les traumatismes
irréparables que ne manquerait pas de leur faire subir une telle séparation.
Ce bannissement porte gravement atteinte au droit inaliénable de vivre en
famille, reconnu par la Convention européenne de sauvegarde des droits de
l’homme et des libertés fondamentales que le Gouvernement français a
pourtant ratifiée.
Ce type d’incohérences, entre les intentions égalitaires affichées par le
discours et les actions contradictoires qui les mettent en défaut, est
particulièrement manifeste à l'égard de la jeunesse issue de l’émigration
dont l’écrasante majorité est parquée dans des banlieues ghettos. Ayant
pour seul horizon la grisaille du béton en friche de leurs cités désertées
par les services publics, premières victimes de l’échec scolaire et du chômage,
du racisme et du refus de leurs différences, certains jeunes ont le sentiment légitime
d’être rejetés aux marges de la société, du seul fait de leur origine. Même
lorsqu’ils ont fait l’effort d’étudier, souvent dans des conditions bien
plus difficiles que les autres jeunes de même milieu social, malgré leurs diplômes
et leurs compétences, ils subissent la discrimination à l’embauche.
Le
modèle français "d'intégration"
Pourtant, contrairement au modèle anglo-saxon qui compose avec les
communautés ethniques ou religieuses, le modèle français « d’intégration »,
laic, est censé ne considérer que les individus indépendamment de leurs
origines. Les pouvoirs publics ne peuvent indéfiniment continuer à appliquer
une politique discriminatoire dans son volet répressif et ignorer la dimension
identitaire dans les modalités de l’intégration de ces populations. C’est
ici que se révèlent les contradictions de la politique qui a été menée ces
vingt dernières années, prétendument d’intégration républicaine, mais qui
en réalité ne laisse qu’une seule alternative : l’assimilation forcée
pour celui qui est différent ou la marginalisation avec son cortège de dérives
et de désespoir.
Des
réussites spectaculaires
C’est précisément ce que refusent les jeunes issus de l’émigration
dont la grande majorité tend de plus en plus à adopter les normes qui régulent
le comportement au sein de la société. Afin d’accéder aux marches supérieures
de la hiérarchie sociale, ils investissent tous les secteurs de la vie économique
et sociale. Alors que les politiques publiques réduisent bien souvent leur
culture d’origine à un aspect archaïque et folklorique, les nombreux voyages
vers l’Algérie chaque année et l’apprentissage de la langue arabe à l’école,
en extra-scolaire ou dans les mosquées, témoignent s’il en est de leur
volonté de ne pas se couper de leurs liens ancestraux.
Les interrogations sur l’intégration ne doivent cependant pas occulter
quelques réussites spectaculaires. Elles sont d’autant plus méritoires que
leurs auteurs ont dû puiser dans leurs dernières ressources la force de caractère
pour franchir les innombrables obstacles sur lesquels ils auraient dû
normalement trébucher. Les médias se font d’ailleurs régulièrement l’écho
de l’ascension des jeunes issus de l’émigration parmi l’élite sportive
mondiale, et dans les milieux artistiques et littéraires. Ils n’hésitent pas
à affirmer publiquement l’attachement à leur racines et à leur identité,
et rendre hommage à l’éducation et aux valeurs transmises par leurs parents
et auxquelles ils attribuent souvent la vertu de leur avoir ouvert les portes du
succès.
La
frénésie sécuritaire
Plus largement, l’ensemble de ces phénomènes devraient interpeller les
gouvernements européens pour sortir de l’impasse dans laquelle est en train
de les mener la frénésie sécuritaire et répressive ambiante, consécutive à
une situation internationale perçue comme menaçante, et dont les amalgames
injustes entre immigration, insécurité et terrorisme, entretenus auprès de
l’opinion publique, ne favorisent pas une voie harmonieuse à l’intégration
des populations issues de l’émigration.
Compte tenu du poids de plus en plus important des populations issues de l’émigration
dans tous les secteurs économiques, l’impatience de l’opinion publique,
face aux atermoiements politiques et à la fluctuation des mesures prises par
les pouvoirs publics à l’endroit de ces populations, peut conduire à un vote
protestataire. L’immigration, désirée économiquement dans certains
secteurs, est politiquement, socialement et culturellement mal acceptée,
recluse dans les zones sensibles.
La
réaction des jeunes au Stade de France
En France, en même temps qu’on multiplie les barrières qui maintiennent
les populations issues de l’émigration dans un équilibre psychologique et
social précaire, livrées à l’insécurité dont elles sont la cible privilégiée,
à la périphérie de la citoyenneté, on reproche à ces mêmes populations de
ne pas s’impliquer suffisamment dans le processus d’intégration.
On est alors outré d’entendre La Marseillaise sifflée au Stade de
France par des jeunes, pour la plupart nés et ayant grandi en France, qui
prennent le parti de l’équipe algérienne contre l’équipe championne du
monde en titre. Au lieu de chercher à percer dans leur réalité quotidienne
les raisons qui ont poussé ces jeunes à s’identifier au faible pour
s’opposer à l’hégémonie du puissant, on préfère entretenir l’idée au
sein de l’opinion qu’ils refusent de s’intégrer à la société. Cette réaction
révèle en fait l’aveu d’un échec, celui de la politique d’assimilation.
Mais à travers l’Union européenne, selon la conception que chaque Etat se
forme de la communauté nationale, le déploiement des politiques d’intégration
s’opère de manière différente et divergente. Ces orientations contrastées,
qui tendent de plus en plus à apporter une réponse répressive aux problèmes
posés, ont d’importantes répercutions sur le droit de la nationalité, la
participation à la vie nationale, l’étendue de la protection sociale, le
programme éducatif. C’est toute la problématique des perspectives d’avenir
de notre communauté qui reste entièrement posée.
Il
est inutile ici de rappeler le lien étroit qu’entretient avec son pays notre
communauté, partie intégrante du peuple algérien, tant il est vrai qu’elle
a vécu au rythme des souffrances qu’il a enduré durant cette dernière décennie
de crise et de tragédie nationale.
Les changements intervenus à la tête de l’Etat en 1999 avaient suscité
l’espoir de voir le pays sortir de la grave crise qu’il traverse depuis
plusieurs années, par le rétablissement de la paix et la mise en œuvre
d’une politique de redressement national. Une crise qui a mis un coup d’arrêt
brutal au développement économique, provoqué la déliquescence politique et
sociale et mis en péril la cohésion nationale.
Sortir
le pays de la crise
Les maux que l’on croyait avoir vaincus en nous libérant de la domination
coloniale ont en fait ressurgi avec une telle violence qu’il ont ébranlé
l’unité du corps social au point de venir à bout de l’extraordinaire
patience du peuple algérien. Le système politico-maffieux de destruction des
valeurs se reproduit à l’infini et ne supporte pas la moindre organisation de
la société capable de mettre en cause ses intérêts.
Les graves événements qui secouent plusieurs régions du pays depuis ces
derniers mois, notamment en Kabylie, démontrent clairement que le règlement
juste de ces problèmes ne relève pas seulement du bon vouloir ou de la capacité
d’une ou de plusieurs personnes, fussent-elles courageuses et déterminées à
mettre fin à la crise. Cela relève surtout de la prise de conscience et de la
mobilisation des forces vives de la société algérienne dans toute sa diversité,
pour prendre à bras le corps l’ensemble des problèmes nés de la crise et
relever les défis du développement économique et du progrès social.
Sortir le pays de cette crise et des transitions interminables, passe non
seulement par le respect des échéances politiques et des règles du jeu démocratique,
mais aussi par une justice égale pour tous. Seul un projet résolument engagé
à l’établissement d’un Etat de droit, respectueux des revendications légitimes
de la population, est à même de rétablir la confiance du peuple en ses
institutions, répondre aux attentes de la jeunesse qui en constitue l’écrasante
majorité et assurer la sauvegarde de l’Etat national républicain.
L’UAFE
et l’organisation du mouvement associatif
L’UAFE
fédère plusieurs dizaines d’associations locales regroupant plus de quinze
mille adhérents et couvrant l’ensemble du territoire français. Elle organise
de multiples activités en direction de la communauté algérienne, que ce soit
dans les domaines sociaux et culturels ou par des manifestations de solidarité.
Ce qui a permis à l’Union des Algériens en France et en Europe de prendre
part activement aux grands événements qui ont jalonné la vie de notre
communauté et celle du pays.
Sans vouloir détailler ici l’ensemble des actions auxquelles nous avons pris
part, la présence sur le terrain de nos associations a été souvent
essentielle et déterminante. C’est là une vérité que personne ne peut
nier. Bien que notre organisation ne bénéficie d’aucune subvention, elle a
toujours assuré ses activités par le bénévolat de ces militants et grâce
aux cotisations que lui reversent les associations membres pour faire face aux dépenses
indispensables de fonctionnement.
Depuis les changements institutionnels intervenus en Algérie, la communauté
algérienne ne dispose plus comme par le passé de représentation
institutionnelle à même de défendre directement et de manière cohérente ses
intérêts auprès des pouvoirs publics. L’absence d’organisations
communautaires de dimension nationale fait que notre association reste l’une
des principales organisations à faire face à ce vide politique, notamment en
ce qui concerne le débat sur l’histoire de la Guerre d’Algérie.
L'institutionnalisation
d'un organisme national
Notre communauté vit difficilement cette situation, résultat d’une décennie
d’imprévoyance politique où les pratiques bureaucratiques le disputaient aux
expériences sans lendemain, tel l’échec patent des assises de l’émigration
organisées à Alger en 1995. Pourtant, nous n’avons cessé d’exhorter les
autorités de notre pays à engager un débat ouvert avec le mouvement
associatif dans toute sa diversité afin qu’il puisse dégager librement les
grands axes de son rassemblement dans le respect de la pluralité des opinions
et de la liberté d’initiative.
C’est dans cette perspective que des propositions ont été faites par notre
organisation après les changements institutionnels intervenus en Algérie. Ces
propositions portent sur la création d’un organisme national chargé de la
communauté résidente à l’étranger ayant de larges prérogatives en termes
d’élaboration, d’évaluation, de suivi et de coordination.
Cet organisme institutionnalisé
regrouperait en son sein les représentants du mouvement associatif, des organes
exécutifs de l’Etat et ceux de la Représentation parlementaire nationale. Il
constituerait le cadre idoine pour débattre de toutes les questions de l’émigration
et de la politique nationale en direction de la communauté algérienne établie
à l’étranger.
Débat
général
Mettre un terme à une
décennie de crise
Après
l'exposé effectué par le président de l'UAFE, s'est engagé un long débat
dont nous retraçons ici le déroulement. Synthèse des réponses apportées par
M. M.-A. Aït Ouazzou aux différentes questions abordées lors de cette
assemblée.